Quelle danse, quelle démarche ?

         « Jeder Mensch tragt den Tänzer in sich (En tout être humain vit un danseur). » (Rudolf Laban)

         « La danse que nous devons proposer à l’enfant ou au débutant, doit être complètement neutre du point de vue « esthétique », sans à priori stylistique. Cela est tout à fait possible. C’est à mon avis, dans la cadre d’une formation comme dans celui de la création chorégraphique, « la danse absolue ». […] Et c’est ainsi que la danse devrait être enseignée à tous les niveaux, à l’enfant comme au futur professionnel. » (Jacqueline Robinson « Danse, chemin d’éducation »)

         Les séances de danse à l’école visent avant tout à ce que l’enfant ose agir, pour lui-même ou pour les autres, sans qu’aucun jugement esthétique ne soit porté sur sa production (c’est à chacun, à mesure que le vécu d’acteur et de spectateur s’enrichit, de construire ses propres valeurs esthétiques). La complexité du mouvement ou la performance physique ne sont pas essentielles non plus. Seuls sont pris en compte : le niveau de concentration (qui indique le sérieux et l’investissement personnel du danseur), la qualité de l’exécution (qui pourra être critiquée pour tendre vers son amélioration), et l’intérêt que le geste peut représenter par son originalité ou par sa pertinence.

         Puis, ultérieurement, lorsque l’enfant possède un bagage suffisant de savoirs et de savoir-faire, l’objectif est qu’il l’utilise et le transforme avec intelligence, pour composer une œuvre originale et personnelle. C’est dans la richesse et la qualité de cet acte créateur que l’on pourra évaluer le niveau d’acquisition des apprentissages de l’élève. Ces petites chorégraphies sont l’occasion d’un travail de groupe.

         « Chorégraphie peut sembler un bien grand mot pour désigner un travail d’élèves. L’enfant peut produire un objet fini, une œuvre(tte), que ce soit un tableau, une mélodie, une danse ou un poème. […] Il faut encourager l’élève à produire, au delà du plaisir et de l’utilité d’improviser. Ainsi, il deviendra plus exigeant tant sur le propos que sur la forme de son propre discours. Il apprendra à sélectionner le matériau en vue d’une efficacité de communication et d’une architecture formelle. Quel que soit le niveau de l’élève, il apprendra à construire ; seul ou bien avec et pour les autres. » (Jacqueline Robinson « Danse, chemin d’éducation »)

 

Le déroulement d’une séance suit à peu près toujours le même schéma :

  • La mise en condition des danseurs par des rituels simples de préparation : entrer dans la salle en silence, se mettre en tenue (au moins pieds nus, jambes de pantalon retroussées au dessus des chevilles) et s’asseoir en tailleur au centre de l’espace d’évolution, en « position d’écoute ».
  • Les situations de concentration : écoute de sa respiration, des petits bruits environnants, d’une musique calme, etc.
  • L’exposé des objectifs de la séance par le Maître : la présentation d’un jeu dansé ou d’une situation d’expression corporelle, par exemple, ou les variations que l’on peut construire autour d’un verbe d’action (qui doit être « faisable » gestuellement sans tomber dans l’obligation du mime), ou encore les consignes préalables à la création chorégraphique (formation des groupes d’élèves, formulation d’intentions, énoncé de contraintes d’exécution).
  • Faire alterner ensuite les temps d’évolutions corporelles et les temps de discussion, d’échanges oraux entre les élèves :

1) Les évolutions corporelles et les recherches gestuelles des enfants : les mouvements se font en silence, parfois sur un fond musical approprié. Pendant cette phase de travail, sauf si les enfants construisent en groupes de petites chorégraphies, il est utile de séparer la classe en deux parties : celle des danseurs et celle des observateurs. Cela limite le nombres de personnes qui évoluent, et permet aux acteurs de bénéficier du regard des spectateurs. Bien sûr, les rôles sont régulièrement échangés.

2) Les moments de discussion : les gestes les plus remarqués sont énoncés, commentés, éventuellement reproduits par leurs auteurs. Ils sont finalement baptisés pour être répertoriés dans un « dictionnaire de gestes » ; ce vocabulaire est à réinvestir dans les petites chorégraphies que les enfants sont amenés à composer.

A la fin d’une séance de création chorégraphique, chaque groupe présente au reste de la classe sa propre production (en silence ou en se calant sur une musique) ; le moment de discussion est l’occasion de vérifier la bonne « lisibilité » de la réalisation proposée, par rapport aux intentions demandées ou aux contraintes imposées.

  • Le moment de détente et de calme avant de quitter la salle : respirer lentement assis ou allongé, se rechausser l’un après l’autre au son d’une musique douce, etc.

 

         Petit à petit, en enrichissant le vocabulaire gestuel commun et en variant les partenaires à l’intérieur des groupes de travail, on s’achemine vers des productions de plus en plus collectives. Cela peut aboutir à la présentation d’une séquence devant un public. Mais la mise en forme d’un spectacle chorégraphique ne doit jamais devenir une fin en soi, le but principal de l’activité. Néanmoins, ce type de projet est capable de générer une motivation nouvelle : chacun est invité à se dépasser pour parvenir à un très haut niveau de concentration, pour apporter à l’œuvre commune une réelle qualité d’exécution, pour offrir aux spectateurs le meilleur de soi-même. C’est là le seul véritable intérêt d’une telle réalisation, outre celui de partager ses expériences ou de présenter aux familles un aperçu du travail mené tout au long de l’année.

         Ainsi, si les spectacles ne sont pas à exclure de cette pédagogie (ni l’apprentissage de savoirs et d’outils), il faut être vigilant de ne pas sacrifier l’acte créateur à la perfection du produit fini. Philippe Meirieu, met en garde les enseignants contre ce que Paolo Freire appelle la pédagogie bancaire : « La culture ne se réduit pas à l’acquisition d’un ensemble de connaissances et de  compétences aussi élaborées soient-elles, mais elle est la façon dont un homme s’inspire d’une tradition, se la réapproprie pour se projeter dans une création. Toute culture, littéraire, mathématique, scientifique, plastique, musicale est comme cela. Et il n’y a de vraie culture que de cela. » (extrait de la conférence donnée le 2 octobre 1999 au C.F.M.I. de Lyon)

         En 1948, on pouvait déjà lire : « Le but recherché dans la danse éducative, est d’éveiller et de révéler la créativité personnelle afin que chacun puisse se développer harmonieusement pour lui-même et en relation avec le monde extérieur. […] Les danses qui sont conçues ne doivent jamais provenir du désir de créer des œuvres d’art remarquables. Si un tel miracle se produit une fois, tout le monde sera content, mais dans les écoles, on ne doit pas chercher à obtenir un succès extérieur par des spectacles. » (Rudolf Laban « La danse moderne éducative ») 

 

         Enfin, pour terminer cet article, il est nécessaire de mentionner l’importance du travail du regard, qui, en soi, est une des clés de la réussite de toutes les compétences visées par la danse à l’école. En effet, sa maîtrise entraîne automatiquement une pleine concentration, une attention accrue aux autres, une profonde écoute de soi ; elle améliore la qualité d’exécution de chaque geste et rend crédibles les intentions que l’on désire communiquer. Au fil des séances, dans toutes les situations proposées, il faudrait inviter l’enfant au contrôle de son regard : où le fait-il voyager, vers qui l’emmène-t-il, sur quoi le pose-t-il, comment le fixe-t-il ? Et surtout, que peut-il nous dire ? C’est d’abord par ce regard que naîtra l’émotion, qu’elle se partagera.

        Serge Galligani

   

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Petite bibliographie :

  • Rudolf Laban « La danse moderne éducative »
  • Jacqueline Robinson « Danse, chemin d’éducation »
  • Jean Le Boulch « L’éducation par le mouvement »
  • « Danse au 1er degré » CRDP de la Loire (avec un répertoire important de jeux dansés)

Documentation vidéo :

  • Daniel Helbert « La danse dans tous ses espaces » CND
  • « Le tour du monde en 80 danses » Maison de la danse de Lyon
  • « Regardez comme ils dansent » CRDP de Lyon
  • « Apprendre à danser, danser pour apprendre » CRDP de Lyon (2 documentaires)

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